Dans le football moderne, le terrain n’est plus le seul théâtre du jeu
À Rabat, comme ailleurs au Maroc, les émissions sportives se comptent sur les doigts d’une main, pour ne pas dire qu’elles sont quasiment inexistantes, surtout dans les chaînes publiques. Quant à ce que l’on trouve dans les radios privées et sur les sites électroniques, cela ressemble bien souvent à une discussion de café de quartier entre amis, plutôt qu’à un véritable contenu journalistique.
— Elias Aarab | Acteur associatif
Dans le football moderne, le terrain n’est plus le seul théâtre du jeu : le studio d’analyse fait désormais partie intégrante du match. Les émissions sportives sont devenues une porte d’entrée vers les coulisses des clubs, les nouveautés stratégiques, les approches tactiques, mais aussi vers les stratégies de marketing sportif.

Or, la différence entre ce que l’on voit ailleurs et ce que l’on vit au Maroc est comparable à l’écart entre une rencontre de Ligue des Champions et un match de division amateur.
En Europe par exemple, les émissions sportives permettent de comprendre la pensée de l’entraîneur et ses schémas tactiques : cartes thermiques, statistiques détaillées, analyses des buts, positionnements des joueurs, kilomètres parcourus, comparaisons chiffrées des performances. Le spectateur ressort enrichi, plus proche de l’intelligence de jeu. En Égypte aussi, malgré les critiques souvent adressées à leur presse sportive jugée populiste, on observe un effort manifeste de recherche, de préparation, une grande diversité et une réelle force des programmes. Les différences sautent d’ailleurs aux yeux chaque fois qu’un club marocain croise un club égyptien en compétition africaine.
Chez nous, en revanche, les programmes sportifs restent rares, voire absents, surtout dans les médias publics. Et ce qui apparaît dans les radios privées ou les sites web manque bien souvent de tout ce qui a été cité, ressemblant plutôt à une causerie informelle entre voisins.
On peut trouver un décor flamboyant, un bandeau d’informations en bas de l’écran, un présentateur en costume, voire un plateau à l’esthétique recherchée… mais le contenu reste fragile, improvisé, et fortement populiste.
Bien souvent, il manque un journaliste capable de gérer le débat avec professionnalisme et objectivité. Le présentateur se limite alors à distribuer la parole à des invités, la plupart étant d’anciens joueurs chargés de leurs appartenances et de leur passé avec leurs clubs, ou il se transforme lui-même en supporter d’une équipe donnée.
Le plus frappant est que la majorité de ces analystes ne sont ni chercheurs ni spécialistes : ce sont d’anciens joueurs qui n’ont ni le langage ni le style, mais simplement un flot continu de cris. Quand plusieurs se retrouvent sur le même plateau, le débat vire rapidement au « bain de foule » : brouhaha, interruptions, accusations, mais aucune donnée chiffrée. Certains journalistes de l’ancienne école se sont même coulés dans ce style et paraissent désormais plus populistes que leurs invités.
Ainsi, au lieu d’entendre une lecture posée et objective des matchs, on assiste à une reprise du langage des tribunes : louanges excessives pour les uns, critiques gratuites pour les autres, sans la moindre base statistique ou tactique. On entend parfois un analyste affirmer qu’un joueur mérite de jouer à Manchester City juste parce qu’il a marqué un but, un autre faire de l’humour, et un troisième qualifier une équipe de « bâtarde ».
Rien d’étonnant donc, si dans certaines émissions diffusées à la radio, on entend des phrases telles que :
« Yamal, si tu m’écoutes, tu t’es trompé mon fils, pourquoi avoir choisi l’Espagne ? Revois ta décision ! »
« El Mlioui mérite de jouer à Manchester City. »
« Mais écoute ce qu’il raconte, ne me rends pas fou, Haj ! Tu dis n’importe quoi ! »
« Regragui, même s’il gagne jour et nuit, n’est pas fait pour l’équipe nationale, mon cher Heikal. (Peut-être qu’il nous faut quelqu’un qui perde jour et nuit…) »
« Laisse-moi tranquille, Mounir, je préfère me taire… »
Quand il s’agit de l’équipe nationale, le plateau se transforme en véritable tribunal populaire où l’on juge la liste du sélectionneur : celui-ci mérite sa place, celui-là ne la mérite pas, et le seul argument avancé reste l’émotion et l’appartenance. Certains journalistes critiquent l’appel d’un joueur sur la base de données périmées, sans se donner la peine de consulter ses statistiques récentes ou de suivre ses performances. D’autres rejettent la convocation d’un joueur uniquement parce qu’il a porté un jour les couleurs d’un club rival de leur équipe favorite.
Ici, l’appartenance n’est pas un simple arrière-plan, mais un élément central de la crise. Dès qu’un club est mentionné, la neutralité disparaît et le débat vire en duel Wydad/Raja/ASFAR ou Casablanca/Berkane/Rabat. Le consultant endosse le rôle du supporter plutôt que celui de l’expert. Résultat : le spectateur, venu chercher des clés de compréhension tactiques, se retrouve plongé dans une querelle verbale digne des réseaux sociaux, des cafés de quartier ou des tribunes de supporters. C’est là que réside le danger : quand le langage d’analyse emprunte celui des gradins, l’émission elle-même devient un carburant qui alimente fanatisme et violences dans et hors des stades.
Comme si cela ne suffisait pas, certaines émissions accentuent encore cette superficialité en misant sur un faux « interactivité » : elles ouvrent les lignes en direct, lisent des commentaires Facebook comme s’il s’agissait d’études, et reprennent même le même lexique populiste pour y répondre. En un instant, le studio tombe dans le « débat de rue » : « Regarde ce qu’a dit tel supporter », et toute la discussion se construit dessus ! Il n’est pas rare d’entendre un journaliste d’une radio privée lancer à un auditeur : « Laisse-nous tranquilles ! » Le plus inquiétant est que nombre de ces débats ne sont plus que le miroir de l’humeur des pages Facebook : celui qui est critiqué par les réseaux est attaqué par les analystes, celui qui est encensé par les supporters est défendu bec et ongles.
Ainsi, le football chez nous, censé être un domaine d’analyse et de stratégie, se réduit à des programmes ressemblant à une simple discussion entre amis. Le public, au lieu de repartir avec de nouvelles idées, sort englué dans les mêmes querelles qu’il a entendues au café ou lues dans les commentaires : « Celui-là est nul… tel joueur vaut mieux qu’untel… tel autre encore supérieur… » Et ainsi de suite. Résultat : ces programmes, au lieu d’élever le niveau du débat, attisent souvent les braises du fanatisme et de la violence dans les stades, aggravant l’ambiance au lieu de l’apaiser.
Quant aux conférences de presse des entraîneurs, c’est un autre chapitre de la médiocrité. On a vu un journaliste accuser un coach d’avoir éteint les lumières du stade (comme lors d’un match Wydad–Oujda), un autre voyager jusqu’aux États-Unis pour poser la question la plus absurde du tournoi, révélant sa totale méconnaissance du football, et un troisième qui, au lieu d’interroger l’entraîneur de l’Angleterre sur ses plans tactiques, lui demande des conseils pour le sélectionneur marocain ! Autant d’exemples qui illustrent le niveau d’un journalisme sportif marocain souvent en décalage avec son temps, et dont on espère qu’il saura se montrer à la hauteur des compétitions que le pays accueille.
Et encore, nous parlons ici du football. Les autres disciplines sportives n’apparaissent, elles, que dans le journal télévisé et disparaissent presque totalement du débat public, preuve que notre journalisme sportif reste à des années-lumière du professionnalisme attendu.
Au final, nos émissions sportives ressemblent trop souvent à une équipe entrant dans un match crucial sans entraîneur : chacun court dans une direction différente, tout le monde crie, mais personne n’a de plan. Beaucoup de passion, très peu d’efficacité… et, au bout du compte, un hors-jeu flagrant.






